Juliette Bes, résistante, déportée, vient de décéder. Je lui ai rendu hommage, voilà son histoire.


Les obsèques de Juliette Bès, illibérienne depuis de longues années, résistante, déportée, ont eu lieu samedi 13 aout à Elne. La famille m'a demandé de lui rendre hommage , voici l’oraison que j'ai prononcé, une vie pleine, un engagement sans faille.


"Pour nous Juliette Bes demeurera à jamais la jeune fille qui a dit non, non à la collaboration, non à la résignation, non à une idéologie raciste, exclusive, fasciste, non a une bête dont malheureusement le ventre est encore fécond. Elle restera aussi dans nos mémoires comme la grande dame qui n’a jamais abdiqué idéologiquement, qui n’a jamais renoncé à témoigner, à se battre. Ni les collabos, ni les nazis, ni les coups, ni les camps d’extermination, n’auront eu raison de son courage, de ses convictions.

Elle restera aussi dans nos mémoires comme la grande dame qui a dit oui au témoignage éducatif, réfléchi et responsable dans les diverses associations où elle a milité activement comme l’Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance, ou la Fédération Nationale des Déportés et Internés Résistants et Patriotes ou encore Descendants et Amis de la Maternité d’Elne. Elle restera enfin comme la grande dame qui a dit oui à la transmission dans les écoles souvent aux côtés de ses amis Esther Senot et André Maratrat récemment disparu et auquel elle avait remis la légion d’honneur dont elle était elle-même décorée.


Pour Juliette Bes comme pour Lucie Aubrac « Résister devait se conjuguer au présent ! »


Juliette est née le 3 mai 1923 à Holnon, dans l’Oise, dans une famille modeste de la campagne picarde. Elle grandit dans un climat de luttes sociales, de solidarité, de défilés antifascistes et de soutien à l’Espagne républicaine. Ses parents s’installent à Paris, où ils deviennent gardiens d’un garage, qui deviendra le refuge de nombreuses familles juives lors des rafles opérées dans son quartier, le 20ème arrondissement de Paris.

Proche du mouvement des Auberges de jeunesse, elle a participé activement à la solidarité avec les réfugiés chassés par le franquisme.

En 1940, elle a 17 ans et assiste à l’entrée des allemands dans Paris, du haut de l’appartement de ses parents, boulevard Davout. Elle est révoltée par ces hommes bottés et casqués qui défilent au pas de l’oie dans la capitale. Et c’est tout naturellement qu’elle se rapproche des Forces Unies de la Jeunesse Patriotiques (F.U.J.P), qui œuvrent dans la résistance au sein du Front National de libération.

Son activité principale consiste à faire passer en zone sud des jeunes gens qui veulent rejoindre les forces françaises libres, mais aussi des réfugiés juifs et des résistants en fuite. Elle prendra d’énormes risques pour mener à bien ces missions. Elle deviendra une spécialiste des faux-papiers et de la falsification des documents administratifs.

Une vaste opération de police dans le milieu du mouvement des Auberges de jeunesse, interdit par Vichy, conduira à son arrestation, le 23 mars 1944, par deux miliciens et deux agents de la Gestapo. Conduite au centre d’interrogatoire de la Gestapo, rue des Saussaies, elle est violemment battue et torturée. Elle est incarcérée à la prison de Fresnes, puis transférée au fort de Romainville, antichambre de la déportation vers l’Allemagne. Le 25 mai 1944, elle est désignée pour un convoi à destination du camp de concentration pour femmes de RAVENSBRUCK via le camp de NEUE BREMM annexe de la prison de SARREBRUCK, avec son cortège de violence et de coups.

Elle arrive au camp de concentration le 16 juin 1944, et reçoit le matricule 42.120 à coudre sur la manche au-dessus d’un triangle rouge, frappé d’un F, identifiant les prisonnières politiques françaises.

En juillet 1944, elle est affectée au commando de LEIPZIG-SCHONEFELD et travaille dans les usines d’armement de la firme NORVERK-HASSAD, où sont produites des pièces pour les V2 et des obus. Avec ses camarades de détention, elle s’évertuera à saboter la production de ces armes, en prenant mille précautions pour ne pas être repérée.


Durant ses mois de détention à RAVENSBRUCK, elle va connaître la faim, le froid, la peur et les coups. Échappant par miracle aux sélections qui mènent droit à la chambre à gaz, elle arrive à survivre grâce à la solidarité organisée par la résistance intérieure du camp animée, entre autres, par Lise Ricol-London, femme du grand résistant Arthur London, devenu après guerre ministre des affaires étrangères de Tchécoslovaquie.

Juliette a survécu à l’indicible, portée par sa foi en la victoire des alliés et sa volonté de na pas céder face aux tueurs nazis.


En avril 1945, elle va être entraînée par ses geôliers dans une de ces « marches de la mort », qui verront des milliers de déportés errer sur les routes d’Allemagne, les plus faibles qui ne peuvent pas suivre, sont abattus sur place.

Elle l'écrit dans son livre, « une jeune fille qui a dit non » : « nous n’étions plus une colonne, mais un troupeau, une horde » en citant Guillaumet dans « Terre des Hommes » de Saint-Exupéry : « Un pas, encore un pas. Ce que je fais, une bête ne l’aurait pas fait ».

Le 20 avril 1945, les SS s’enfuient et les laissent seules au milieu de nulle part. Avec deux de ses compagnes d’infortune, natives des PO, elle sillonnera les routes d’Allemagne entre Dresde et Torgau.

Prises en charge par deux prisonniers de guerre français, ils décident ensemble d’occuper un hôtel dans la petite ville de Limbach, installant un drapeau français au fronton de l’édifice, et qui servira de lieu d’accueil pour les déportés, prisonniers de guerre et travailleurs forcés qui cherchaient à rejoindre les zones tenues par l’armée française. Ils sillonneront les routes autour de cette ville, à bord de trois véhicules réquisitionnés aux Allemands, armés de fusils mitrailleurs ramassés dans les fossés où les soldats de la Wehrmacht en fuite les avaient abandonnés.

Il lui arrivera de faire le coup de feu contre des éléments isolés jusqu’au-boutistes de la SS.


Rapatriée en France, le 02 juin 1945, elle retrouve ses parents. Mais les stigmates de la déportation lui empoisonnent la vie. Ses cordes vocales ont été gravement détériorées suite aux inhalations de vapeur d’acide lors de son séjour dans l’usine d’armement où elle devait travailler 12 heures par jour. Elle dû être opérée de l’estomac parce qu’elle faisait des ulcères hémorragiques, conséquence de la sous-nutrition et des conditions de détention.

La naissance de sa fille et celle de son neveu qu’elle a élevé, l’aideront à surmonter ses crises d’angoisse qui se traduisaient par des cauchemars durant des nuits entières.

Malgré cela elle ne regrettera jamais ce qu’elle avait choisi de faire, reprenant à son compte la phrase de Gabriel Péri, magnifiée par Louis Aragon « et s’il fallait le faire, je referais ce chemin… »

Il a été difficile de parler de cette période pour celles et ceux qui l’ont vécue, à leur retour des camps. Juliette n’y fera pas exception. Elle mettra longtemps avant de pouvoir transmettre aux jeunes générations le témoignage de ce qu’elle a souffert et endurer.

Aux collégiens et lycéens à qui elle s’adressait, elle ne parlait pas seulement de souffrance, mais aussi d’espoir, de volonté de se battre pour la vie, pour la liberté, pour la paix, ces biens qui doivent nous être si précieux, mais aussi pour la solidarité et la fraternité.

Toute sa vie, elle restera fidèle à la mémoire de ses compagnes qui ne sont pas revenues de cet enfer, en se battant contre le racisme et l’exclusion. Elle fut de tous les combats contre le révisionnisme et le négationnisme véhiculés par l’extrême droite qui, aujourd’hui, relève la tête.

Avec sa voix si particulière et son accent picard, elle m’expliquait souvent qu’elle ne pouvait pas se plaindre parce que, contrairement à beaucoup d’autres, elle avait pu revenir de l’enfer, fonder une famille, travailler à la Sécurité Sociale, témoigner encore et toujours, continuer de se battre pour une société plus juste, plus équitable, débarrassée des idées fascistes.

Personnellement j’avais une relation privilégiée avec Juliette Bes, plus personnelle aussi, car sans nous connaître, sans nous raconter nos histoires, il y a une quarantaine d’années, j’étais devenu son jardinier dans la petite maison qu’elle habitait à deux pas d’ici à Latour Bas Elne. Depuis nous ne nous sommes pour ainsi dire jamais quitté, d’autant qu’elle est venue habiter à Elne il y a maintenant bien longtemps et elle m’avait même fait l’honneur d’être candidate sur la liste que je conduisais aux municipales. De même que je garde en mon jardin le rosier « résurrection » créé en hommage aux déporté.e.s de Ravensbruck qu’elle m’avait offert, je garde en ma mémoire la célébration de son 90ème anniversaire à l’espace Gavroche d’Elne entourée de ses amis qui sont nombreux à être présents en cette triste matinée.

La ville d’Elne a rendu hommage à Juliette Bes, en donnant son nom au centre de loisir associé à l’école Joseph Néo, et ce, de son vivant. Ainsi sa mémoire ne s’effacera jamais, et avec elle, celle des milliers de femmes résistantes et mortes en déportation.

À la jeune génération qui pense que cela est bien trop éloigné pour ça revienne, je voudrais simplement rappeler la préface du livre de Juliette, où elle cite l’académicien Maurice Druon auteur, avec Joseph Kessel, du chant des partisans : « N’oublie pas qu’ils avaient ton âge, ceux qui tombèrent pour que tu naisses libre et n’oublie pas que la liberté ne mourra jamais tant qu’il y aura des hommes et des femmes capables de mourir pour elle » comme Juliette l’a fait.

Personnellement je considère que celles et ceux qui, comme moi, l’ont connu et côtoyé sont des privilégiés et ont une chance inouïe, car on ne rencontre que très rarement dans la vie des êtres d’une telle trempe. Repose en paix Juliette, tu l’as bien mérité, tu as fait ta part de travail et même un peu plus, tu n’as pas trahi la mémoire et le sacrifice de celles et ceux qui sont restés là d’où tu es revenue. Nous essaierons d’être à la hauteur de l’exemple que tu nous as donnés. Pour que réellement "plus jamais ça!" n'arrive.

Merci et respect. "

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